Perdegal et Saltadère, Henri Chauvet

Ecoutez le texte lu par Jude Joseph, conteur-comédien Haïtien

Ô Morne Trois-Frères, à la trinité montueuse. Man-Sainte, d’où l’on domine l’Océan à perte de vue, Morne-à-Cabrits, Pensez-y-Bien, Morne-Chien, aux rochers difficultueux, et vous, Montagnes de Vallière, qui êtes bien un rejeton de cet Himalaya haïtien : le Cibao, certes, vous avez tous laissé un souvenir terriblement vivant en notre mémoire. Et pourtant : vous n’êtes point comparables au Perdegal !

Montée roide, abrupte, aux lacets courts, où la moindre plateforme ne s’offre pour permettre une halte et laisser souffler gens et bêtes, pendant une demi-heure nous luttâmes désespérément, unissant nos efforts à ceux des montures pour vaincre ton ascension infernale, et nous avons heureusement triomphé. Mais, traîtreusement, tu nous attendais à la descente.

Pour rendre l’horreur du contraste plus frappante, tu as étalé à nos regards, ô Perdegal ! le panorama merveilleux de cette longue et immense Savane Latapie, qui semble un océan de verdure où, comme un îlot, le bourg de Crabahal fait luire au soleil flamboyant la blancheur de ses maisonnettes rustiques. Tu as continué à nous sourire, sur ton haut plateau, par de minuscules savanettes encadrées de rochers, en plantant de-ci de-là, pour animer le paysage, quelques vaches au mufle étonné et placide. Mais traîtreusement, tu nous attendais à la descente...

Figurez-vous -car il vous faut vous aider de votre imagination- figurez-vous le même chemin de la montée, encore plus roide, plus abrupt, sans sinuosités, c’est-à-dire presque à pic, et qu’il faut descendre cette fois sur un sol rocailleux en diable, couvert de roches-à-ravet qui, tantôt incrustées dans le morne, présentent ou des pointes aiguisées ou des excavations étroites mais profondes, de sorte que le cheval, ne sachant où poser le sabot, après avoir cherché à droite, à gauche, se retourne désespéré vers son cavalier pour demander un vain secours.

Ce n’est pas tout. Par intervalles, le sol surplombe un vide de deux à trois pieds qu’il faut sauter pour tomber ... sur quoi ? sur les mêmes roches-à-ravets qui roulent sous les pas ou présentent, ici, leurs dents meurtrières et, plus loin, leurs trous périlleux. Ce n’est pas tout encore : en cette situation critique, où toute l’attention se doit désespérément à chacun de ses pas, il faut aussi lever la tête pour se garer contre d’énormes branches d’arbres ou bien veiller à ne point se broyer les jambes dans l’étroit passage entre deux rochers ...

Alors, oui, Perdegal, tu nous as vaincus ! Car, pour la première fois en nos diverses pérégrinations, nous avons dû mettre pied à terre.

Mais, Dieu soit loué ! Après l’orage, le beau temps, après les larmes, le sourire. A la chute du morne, un spectacle enchanteur nous est réservé, qui momentanément chasse de notre cœur tout souvenir de l’infernal trajet que nous venons de faire. A l’Eau-Paul, nous obliquons à droite par un sentier couvert qui nous conduit à Saltadère. Merveille inénarrable ! Le Saltadère, qui se trouve au nord-ouest de Hinche, à trois lieues de distance, est pour ce bourg ce qu’est pour le Cap la Citadelle Laferrière : on ne peut avoir séjourné quelques jours à Hinche sans avoir visité cette merveilleuse chute d’eau.

C’est la rivière Samana que nous avions franchie en quittant Crabahal, laquelle, traversant souterrainement le Perdegal, vient jaillir du flanc inférieur de ce morne par une pente douce, pendant une trentaine de mètres, laissant couler avec sérénité une eau lactée, ondulant en une infinité de petits cercles aux gracieuses dentelures qui s’irisent aux rayons du soleil ; puis, brusquement, elle se précipite d’une hauteur de huit à dix mètres, en flots bouillonnants, dans un large bassin circulaire d’une centaine de pieds de diamètre et dont on n’a pas encore sondé le fond.

Cette chute admirable a l’aspect grandiose d’une cataracte et la beauté d’une cascatelle : c’est doux et grand à la fois. Ce qui charme, c’est d’abord la douceur huileuse de cette tombée d’eau qui semble du lait naturel, ensuite la brutalité de la chute dont le fracas s’entend de fort loin, et c’est enfin la couleur particulière dont se revêt l’onde dans le bassin, une nuance vert-bleutée, « céruléenne » dirons-nous pour employer l’expression favorite de Virgile quand il parle de la mer d’Italie.

Le Saltadère, on le pense bien, est l’objet de la crainte superstitieuse des gens d’alentour. Pour rien au monde ils ne le visiteraient la nuit ; pour tout l’or du Pérou ils ne s’y baigneraient. Ils vous disent que c’est le séjour des Zings ou anges mauvais. De là le nom de « Bassin des Zings » donné au Saltadère. Le mot Zing étant certainement l’abréviation de Zinghien, on y reconnaît facilement la corruption du mot « indien ». A certaines époques, affirme-t-on on entend à plusieurs lieues de distance la voix furieuse des Zings, qui éclate comme des coups de canon : c’est, à n’en pas douter, le même phénomène physique qui se produit aux environs de Port-au-Prince, au « Gouffre », c’est-à-dire le vent qui, de la vaste savane de Crabahal, s’engouffre, par le même orifice que la rivière Samana, dans les profondeurs souterraines du Perdegal, et éclate avec fracas à sa sortie du morne par l’anfractuosité du Saltadère.

Nous avons demandé à un indigène s’il avait jamais aperçu un Zing. Il nous a répondu que cet être mystérieux ne se montre aux regards humains que sous l’apparence d’un gros poisson qui nage dans le bassin. Aussi, malheur à l’audacieux qui vient y jeter sa ligne ou sa nasse : il est foudroyé sur place ! Et il paraît que des individus sont morts dans ces conditions. D’autres affirment que, semblables aux « gouapes », aux « simbis », aux « maîtresses de l’eau » des autres parties du pays, les Zings se montrent sous la forme de sirènes, avec le haut du corps d’une femme à longue chevelure et le bas en queue de poisson. Quelques-uns enfin, plus savants, soutiennent que les Zings ne sont autres que de véritables Indiens, ces autochtones d’Haïti, qui, échappés à la destruction espagnole, vivent en petits groupes isolés, dans un effroi sauvage, au fond de grottes invisibles où ils n’ont accès qu’en plongeant sous l’onde, à la façon d’Aristée lorsqu’il faisait visite à sa mère Cyrène que l’amour d’Apollon tenait prisonnière dans la lointaine Libye...

Henri Chauvet [1]
extrait de Auteurs Haitiens, morceaux choisis, Dantès Bellegarde, 1904


[1Henri Chauvet est un homme de lettres Haïtien, co-fondateur et rédacteur en chef du journal Le Matin (qui deviendra Le Nouvelliste), plus ancien quotidien du pays